Le retour en force des talibans depuis plusieurs mois et leur prise du pouvoir récente à Kaboul contraignent les puissances occidentales à évacuer d’Afghanistan leurs ressortissants, ainsi que les hommes et les femmes qui les ont accompagnés depuis 20 ans.

L’opération américaine en cours est marquée par un manque d’anticipation certain et rappelle l’évacuation en catastrophe de Saigon à la toute fin de la guerre du Vietnam en 1975. Des scènes issues des deux événements ont été mises en parallèle : hélicoptères s’extirpant du chaos, désordre généralisé, gens en panique. Des images d’enfants afghans confiés par des adultes à des militaires américains renvoient au Babylift qui, en avril 1975, évacua du Vietnam plus de 2 000 enfants.

Un regard rétrospectif sur cette opération et ses modalités peut contribuer à mieux cerner les enjeux de l’enfance dans ce type de crise et les risques qui pèsent sur les enfants de Kaboul aujourd’hui.

Comparaison n’est pas raison, mais quand même…

Les médias insistent sur l’inévitable comparaison entre ce qui se passe à Kaboul actuellement et le départ des derniers Américains du Vietnam en 1975. Certes, des images choisies se ressemblent ; certes ce sont de mauvaises passes pour les États-Unis qui, dans un cas comme dans l’autre, abandonnent une partie qu’ils ont été dans l’impossibilité de gagner militairement ou politiquement ; mais les contextes, les lieux, la géopolitique sont bien différents.

En outre, l’environnement médiatique n’est plus le même, et Joe Biden n’est pas Gerald Ford, président pendant deux ans et demi sans jamais avoir été élu à cette fonction, ni même à celle de vice-président. L’historien ne peut donc que se méfier des rapprochements hâtifs.

Néanmoins, il est vrai que les deux épisodes interrogent des éléments essentiels de la relation des États-Unis au monde : leur (im)puissance relative, leur positionnement vis-à-vis de pays dans lesquels ils ont combattu pendant 20 ans, leur responsabilité envers les populations autochtones, leur (in)capacité à sortir la tête haute de ce qui est apparaît comme des échecs.

Dans les deux cas, la question de la mise à l’abri des personnes qui ont travaillé pour les Américains est lourde de conséquences pour l’image de ceux-ci et pour la vie de celles-là et de leurs familles. À chaque fin de conflit (mondial, bilatéral, civil, colonial…) l’enfance constitue un enjeu crucial, car c’est souvent en son nom que l’on s’est battu : pour assurer la paix aux générations futures, leur liberté, leur avenir. Agir pour l’enfance, sauver les enfants, hier des griffes du régime communiste vietnamien, aujourd’hui de l’Émirat islamique des talibans, apparaît comme la dernière action possible, dotée d’une forte dimension cathartique.

Opération Babylift : la dernière bataille de la guerre du Vietnam

Conscient de l’enjeu représenté par l’enfance, Gerald Ford prit la décision de lancer l’Opération Babylift (4-26 avril 1975) dont l’objectif était de faire sortir le plus grand nombre possible d’enfants du Vietnam.

Pour les Américains, dans le contexte de la guerre froide et avec un arrière-plan idéologique très prégnant, il ne pouvait être question de laisser aux mains des vainqueurs communistes les enfants métis nés de pères soldats américains et de mères vietnamiennes. Les enfants vietnamiens en cours d’adoption par des Occidentaux et plus globalement les orphelins de guerre étaient également concernés par cette évacuation, qui prit la forme d’une opération militaro-humanitaire, une des premières du genre. Cette évacuation a été marquée par le tragique accident du premier avion décollant de Saigon dans lequel périrent environ 150 enfants, mais se poursuivit malgré tout. Au total, plus de 2 000 enfants arrivèrent aux États-Unis et 200 en France via l’Amérique.

En pleine débandade américaine et malgré l’accident tragique, l’opération Babylift a permis de donner une image positive des militaires, des pilotes, de l’armée américaine en général.

Un militaire américain nourrit un bébé au biberon sur la base aérienne de Clark (Philippines) pendant l’opération Babylift, en avril 1975.

Cette photo a été très utilisée à l’époque, donnant une image d’humanité, de compassion, d’attention à l’autre bien éloignée des comportements dénoncés par la presse et les mouvements anti-Vietnam. Mais pouvait-elle faire oublier la photo de la petite Kim Phuc courant nue sur une route après le bombardement au napalm de son village en 1972 ?

Babylift a été menée dans une grande confusion, le traçage des enfants étant impossible dans la panique générale. Pour Le Monde (23/05/1975), « le sort de centaines d’enfants s’est trouvé fixé en quelques heures par des bonnes volontés parfois plus soucieuses des mauvaises consciences occidentales que du sort des enfants orphelins ».

Parmi les enfants, combien d’entre eux avaient encore leurs parents, de la famille ? Plusieurs mois après, certains enfants déclarent ne pas être orphelins et vouloir rentrer dans leurs familles. Une petite Vietnamienne de douze ans confie un an après son arrivée qu’elle n’est pas orpheline mais la fille d’un responsable de la police de Saigon qui l’a fait partir pour la sauver, en lui interdisant de révéler la vérité.

Risques et enjeux autour enfants afghans

La situation des enfants à Kaboul aujourd’hui fait écho à celle de 1975. Plusieurs images d’enfants extirpés de la foule par des militaires américains gardant l’aéroport de Kaboul ont circulé sur les réseaux sociaux, accompagnées de commentaires sur le « sauvetage » de ces enfants. Vecteur médiatique fort, l’enfant est un emblème, un symbole, une cause qui provoque émotion, compassion, réaction face à l’injustice de la situation. Mais il faut aussi analyser ces images avec circonspection pour éviter tout risque d’instrumentalisation et réfléchir en profondeur à la situation des enfants afghans.

Devant le mur d’enceinte de l’aéroport de Kaboul, le 19 août 2021. Vidéo Réalisée Par Omar Haidiri/AFP

Par exemple, la vidéo dont est extraite cette photo a donné lieu à toutes sortes d’interprétations : la détresse et le sacrifice des Afghans qui abandonnent leurs enfants aux Américains ; la pire manière que les Américains ont de quitter le pays en s’emparant d’enfants mais en refusant que les parents les suivent ; ou, au contraire, le geste d’humanité face à la nécessité de sauver les enfants à tout prix du sort qui les attend sous les talibans. Les réactions étaient déjà les mêmes face à l’opération Babylift : certains y voyaient une ultime manifestation de l’impérialisme américain au mépris des vies humaines concernées quand d’autres critiquaient au contraire l’insuffisance de l’opération.

Deux jours plus tard (le 21 août), l’armée américaine a précisé que les militaires n’avaient pas pris en charge ce bébé pour l’envoyer aux États-Unis, mais pour le soigner car il était malade, avant de le rendre à sa famille. Comme souvent, cette mise au point officielle n’a pas été reprise avec le même engouement sur les réseaux sociaux. Pour allumer un contre-feu médiatique, les autorités américaines ont publié d’autres photos – qui rappellent vraiment celle du Babylift présentée plus haut – de soldats s’occupant de bébés en attendant que leurs parents satisfassent aux formalités de départ sur l’aéroport.

De son côté, le Foreign Office a dû rappeler que les militaires britanniques ne peuvent pas prendre en charge des enfants non accompagnés. En effet, depuis 1975, l’intérêt et les droits des enfants ont été inscrits dans de grands textes internationaux, notamment la Convention internationale des droits de l’enfant de 1989 et la Convention de La Haye sur l’adoption internationale en 1993. Il y est stipulé que la place des enfants est avec leurs parents, à défaut avec leur famille puis avec leur communauté, dans leur pays de naissance. Il n’en demeure pas moins que, selon l’UNICEF et l’Unesco, la situation des enfants en Afghanistan (victimes des combats, enfants-soldats, orphelins, malnutrition, régression de l’éducation des filles) nécessite des actions humanitaires d’ampleur. Ce qui laisse entières les questions si ardues et complexes du quoi faire et du comment.

Auteur

  1. Professeur d’histoire contemporaine, Université d’Angers

The Conversation