Depuis les campagnes napoléoniennes (1798-1801) et l’énorme succès de la Descriptions de l’Égypte (1809-1828), une vague d’égyptomanie touche les sociétés occidentales européenne et nord-américaine. Les récits de voyage, le développement des études égyptologiques et l’importation d’antiquités participent à diffuser dans l’imaginaire de la jeune société américaine une égyptomanie qui lui est propre.

Savants sur le Sphinx de Gizeh, Dominique Vivant-Denon,Voyage dans la basse et la haute Égypte, pendant les campagnes du général Bonaparte, 3 [planches], planche 7, figure 1. WikipédiaCC BY-SA

Or à cette même époque, les spécialistes s’interrogent : les Égyptiens étaient-ils Noirs ? Cette simple hypothèse, avancée notamment par le comte de Volney, philosophe et orientaliste français, jette un froid dans une société américaine fondée sur l’esclavage.

Cette phrase, tirée du Voyage en Égypte et en Syrie (1797), marque le début d’un long débat anthropologique :

« Penser que cette race d’hommes noirs, aujourd’hui notre esclave et l’objet de nos mépris, est celle-là même à qui nous devons nos arts, nos sciences et jusqu’à l’usage de la parole. »

L’égyptomanie devient alors un enjeu social et politique : sous le prétexte de savoir quelle était vraiment la couleur de peau des pharaons, les partisans de l’esclavagisme trouvent de nouveaux arguments pour défendre leur société raciste, tandis que leurs détracteurs y voient matière à remettre en question les théories raciales et l’esclavagisme.

Démailloter les momies pour prouver leur « blancheur »

Ce débat est particulièrement exacerbé par certains « experts » tels que George Robin Gliddon (1809-1857), égyptologue autoproclamé.

Ce dernier donne de nombreuses conférences marquées par un moment phare : le démaillotage de momies, objet de fascination pour le public.

Ces séances, ouvertes à un public érudit, visent non seulement à faire connaître l’Égypte ancienne mais également à justifier, au moyen de preuves archéologiques, l’origine « caucasienne » des anciens Égyptiens. Gliddon, dans Otia Ægyptiaca (1849), écrit ainsi :

« Dans le crâne de cet homme, nous voyons l’un des nôtres, un Caucasien, un homme blanc pur, malgré le bitume qui a noirci sa peau ».

L’objectif de ces conférences est de réfuter, grâce à des études craniométriques – dont on sait aujourd’hui qu’elles n’ont aucun fondement scientifique – toute idée de « noirceur » de peau chez les anciens Égyptiens.

Dessins tirés de l’ouvrage de Josiah C. Nott et George Gliddon, Indigenous races of the earth (1857), qui prône le racisme scientifique en suggérant que les Noirs se situent entre les Blancs et les chimpanzés en termes d’intelligence. Wikimedia

En d’autres termes, pour un Américain blanc du XIXe siècle, l’Égypte ancienne, par la grandeur de ses monuments et de sa civilisation, ne peut être issue d’une population d’Afrique noire. Adepte de la théorie des origines humaines de l’anthropologue Samuel George Morton, Gliddon fournira plusieurs crânes de momies qui permettront la publication en 1844 de Crania Ægyptiaca.

Face à ceux qui, comme Volney, pensent que le Sphinx de Gizeh prouve que les populations égyptiennes étaient noires, Gliddon écrit dans Otia Ægyptiaca (1849) :

« La mode a été de citer le sphinx comme une preuve des tendances nègres des Anciens Égyptiens. Ils prennent sa perruque pour des cheveux bouclés et comme le nez est enlevé, il est bien sûr plat… Mais même si le visage (ce que j’admets pleinement) a une forte tendance africaine, c’est un exemple presque solitaire, contre 10 000 qui ne sont pas africains ».

Convoquer tous les arguments possibles

Dans les années 1850, avec l’aide du Docteur Josiah Clark Nott, Gliddon publie en 1854 deux ouvrages extrêmement populaires aux États-Unis : Types of Mankind (Types d’Humanités) et Indigenous Races of the Earth or New Chapters of Ethnological Enquiry (Les races indigènes de la Terre ou Nouveaux chapitres de l’enquête ethnologique, non traduit, NDLR). En associant deux domaines scientifiques, l’égyptologie et l’ethnologie, il veut démontrer qu’il existait différentes races d’hommes ; que ces « types d’humanités » qui vivaient dans l’Égypte ancienne sont les mêmes qu’au XIXe siècle et que, de fait, les Noirs sont de toute éternité destinés à être esclaves.

Cette théorie fallacieuse rassure ceux qui voyaient déjà la société esclavagiste et les privilèges qu’elle octroyait remise en question.

Outre l’utilisation des « preuves » archéologiques, scientifiques et savants du XIXe siècle utilisent encore largement la Bible pour étayer leurs propres conclusions sur l’origine de l’humanité, afin d’expliquer les différences raciales et légitimer l’esclavage. Entre abolitionnistes et fervents partisans de l’institution esclavagiste, les débats sur la création divine et sur le livre de la Genèse font rage.

Deux théories se distinguent concernant la genèse de l’humanité, avec les partisans de la monogenèse prônant l’unité des êtres humains (toutes les races descendent d’Adam et Eve) et, d’autre part, les partisans de la théorie polygéniste soutenant l’idée d’une origine multiple des races et d’une séparation complète des races caucasiennes et africaines.

Une contre-offensive nationaliste noire

Un mouvement de contre-offensive au développement de cette égyptologie instrumentalisée à des fins racistes émerge alors durant les années 1830.

Cette tendance se veut contre-ethnologique, anti-égyptologique et anti-esclavagiste avec l’apparition de Sociétés comme l’American Anti-Slavery Society (1833) de William Lloyd Garrison contre les « négrophobes éclairés d’Amérique », pour reprendre l’expression de l’abolitionniste Wilson Armistead.

S’appuyant largement sur les écrits de Volney et encouragés par des lectures comme celle de l’Abbé Grégoire (De la littérature des Nègres ou recherches sur leurs facultés intellectuelles, 1808), ou encore celle d’Alexander Hill Everett (America : Or a General Survey of the Political Situation of the Several of the Wester ContinentL’Amérique : ou un aperçu général de la situation politique de plusieurs pays du continent occidental, non traduit, 1827), les Afro-Américains appuyés par des organisations abolitionnistes blanches vont produire leurs propres écrits sur l’Égypte ancienne.

Majoritairement soutenu par les penseurs afro-américains, le mouvement revendique un lien avec l’Égypte, terre africaine et donc terre ancestrale pour les descendants d’esclaves.

En affirmant cette ascendance glorieuse, les Afro-Américains produisent des arguments contre l’esclavage, dénonçant au passage la suprématie blanche sur fond d’institution de l’esclavage. Théodore Holly, évêque épiscopal d’Haïti, proclame ainsi :

« Qu’ils prouvent, s’ils le peuvent, à la pleine satisfaction de leurs âmes étroites et de leurs cœurs gangrenés, que les Égyptiens des temps anciens, au visage noir, aux cheveux laineux, aux lèvres épaisses et au nez plat, n’appartenaient pas à la même branche de la famille humaine que ces nègres, victimes de la traite des esclaves africains depuis quatre siècles ».

Les thèses afro-américaines défendues par David WalkerHenry Highland Garnet ou encore William Wells Brown revendiquent même la primauté civilisationnelle de l’Égypte antique Noire et la diffusion de ses savoirs vers les civilisations occidentales que sont la Grèce puis la Rome antique.

Ils retournent ainsi la thèse suprémaciste blanche en démontrant que les Afro-Américains descendent d’une civilisation supérieure et que rien ne vient alors justifier la thèse esclavagiste.

Cette lutte contre les préjugés raciaux des « darker races » s’accentuera avec le mouvement panafricaniste de Martin Delany puis de W.E.B. Du Bois au XXe siècle, repris plus tard par Cheikh Anta Diop. Ces théories sont aujourd’hui fortement controversées chez les égyptologues.

La Cléopâtre africanisée de William Wetmore Story

La connaissance de l’Égypte antique passe aussi par la redécouverte de figures emblématiques de cette civilisation comme celle de la dernière reine d’Égypte Cléopâtre.

En raison de son ascendance incertaine, la figure de Cléopâtre a conduit le mouvement abolitionniste à la reconnaître et à se l’approprier comme femme noire, issue d’une civilisation africaine.

Le sculpteur William Wetmore Story est le premier à réaliser une Cléopâtre idéalisée de type africain. Partisan Blanc du mouvement abolitionniste, il crée plusieurs versions de La mort de Cléopâtre dont celle de 1858 restera la plus emblématique. En 1860, John Sullivan Dwight écrit dans Dwight’s Journal of Music :

« Elle n’est pas grecque, vous le voyez d’un seul coup d’œil à l’arche audacieuse sur laquelle frémissent des narines qui respirent la vengeance… Elle n’est pas romaine non plus. »

La Cléopatre de William Wetmore Story, version de 1869. WikimediaCC BY

Popularisée par Nathaniel Hawthorne qui lui rend hommage dans son roman Le Faune de marbre, la Cléopâtre de Story se veut symbole de l’Afrique. Il écrit ainsi :

« Le visage était une réussite miraculeuse. Le sculpteur ne s’était pas privé de donner les lèvres pleines de la Nubie, et d’autres caractéristiques de la physionomie égyptienne. »

Outre les traits africains qu’il a prêtés à la Reine, le sculpteur invitait aussi à la réflexion avec cette œuvre : le suicide de Cléopâtre peut être interprété comme une métaphore du sort des esclaves africains à l’aube de la guerre civile américaine.

Clé de l’intérêt égyptologique du XIXe siècle, la question des races et la couleur des anciens Égyptiens à travers la Cléopâtre de Story ouvrent la voie au développement d’une égyptomanie afro-américaine : l’afrocentrisme. Consacrant sa vie à l’égalité des noirs, W.E.B. Du Bois s’efforcera à travers des ouvrages comme The Negro (1915) ou The World and Africa and Color and Democracy (1947) de reconnaître la place légitime de l’Afrique et des Africains dans l’histoire du monde, effacé selon lui par une culture blanche.

auteur

Professeur d’histoire-géographie et Doctorant en égyptomanie américaine, Université de Lorraine

The Conversation