Il y a des noms que la littérature n’oublie jamais vraiment. Elle les laisse simplement en suspens, comme on suspend un souffle trop dense pour être répété sans le trahir.
Lorsque l’annonce de la signature de Saïdou BOKOUM chez Harmattan Sénégal a circulé, quelque chose a bougé sur le continent. Un frémissement discret d’abord, puis une onde plus large. Pour certains, ce fut une découverte. Pour d’autres, une résurgence. Pour tous, une question : que revient-il faire, maintenant ?
Car Saïdou Bokoum n’est pas un revenant ordinaire.
Il est le premier auteur africain à avoir été nommé au Prix Goncourt, en 1974, pour  » Chaîne ». Presque un demi-siècle s’est écoulé depuis. Cinquante années durant lesquelles la littérature africaine s’est renouvelée, affirmée, mondialisée. Et pendant tout ce temps, Bokoum est resté là, présent autrement. Par le théâtre. Par l’enseignement. Par le silence aussi.

Né en 1945 à Dinguiraye, en #Guinée, Saïdou Bokoum appartient à cette génération qui a vécu l’après-indépendance non comme une promesse intacte, mais comme une épreuve. Formé à l’EHESS, dramaturge avant d’être romancier, homme de scène autant que penseur, il n’a jamais écrit pour plaire. Il a écrit pour témoigner, parfois contre la littérature elle-même. Comme le décrit le chroniqueur LaRéus Gangoueus  » Chaîne » (editions donoël) n’était pas un roman comme les autres.
C’était un texte dérangeant, libre, inclassable. Une plongée dans la condition noire en France, dans les foyers d’immigrés, les squats, la langue brisée, la mélancolie, la dépression, la violence intérieure. Bokoum regardait là où peu regardaient alors : la diaspora, ses blessures mentales, ses chaînes invisibles. Pendant que la littérature africaine des années 70 interrogeait surtout les dictatures, les indépendances trahies, Bokoum explorait l’exil, la solitude, l’effondrement intime.
Il y avait dans ce roman quelque chose d’inconfortable. Une écriture polyphonique, traversée de malinké, de français, de rêves, de visions. Une structure volontairement instable. Un refus de la narration rassurante. Ce texte, aujourd’hui encore, résiste. Et peut-être est-ce pour cela qu’il a été mis à distance. Trop tôt. Trop libre. Trop frontal.

La question demeure : comment un auteur nommé au Goncourt a-t-il pu disparaître si longtemps des radars littéraires ?
La réponse tient sans doute en une phrase : Bokoum n’a jamais cherché à appartenir. Ni à une école. Ni à un marché. Ni à une idéologie. Il l’a dit lui-même : « Je ne sais pas ce que c’est qu’une culture africaine. La seule question valable est : pourquoi et pour qui écrit-on ? »
Pendant que d’autres construisaient des œuvres, Bokoum construisait des scènes.
Il fonde des troupes, écrit et met en scène des pièces jouées à Avignon, Lagos, Abidjan. Il forme des comédiens, participe à la structuration des arts vivants en Côte d’Ivoire. Il enseigne à Paris VIII la tradition orale, le théâtre, la parole incarnée. Sa littérature ne se fige pas : elle circule.
Et puis, aujourd’hui, ce retour. Depuis l’Afrique. Pour l’Afrique. Un choix qui n’est pas anodin. Le livre à venir ( roman ? essai ? objet hybride ?) reste entouré d’un silence presque sacré. Seuls l’éditeur et l’agent savent. Mais ce silence parle déjà, d’une voix muette que tout le monde entend : Saïdou Bokoum ne revient pas pour suivre les standards de la littérature africaine contemporaine. Il revient pour les éprouver.

Face à une génération brillante, notamment de ses cadets : Mbougar Sarr, Hemley Boum, Chimamanda Ngozi Adichie et d’autres, Bokoum n’a rien à réclamer. Ni couronne. Ni validation. S’il revient, ce n’est pas pour reprendre une place : c’est pour rappeler qu’il y était déjà. Son retour pose une question vertigineuse : et si certaines œuvres n’étaient pas faites pour un seul temps, mais pour plusieurs ?
Et si Bokoum, aujourd’hui, revenait non pas pour clore une trajectoire, mais pour l’éclairer autrement ?
Il y a dans ce retour quelque chose de profondément élégant. Un auteur qui a connu le sommet, qui s’est retiré sans bruit, et qui choisit de reparler depuis le continent, au moment où la littérature africaine est au centre du monde. Non pour dire « j’étais là avant », mais pour dire « je suis encore là ». La littérature africaine aime les voix neuves. Elle a aussi besoin de ses mémoire vivantes.

Elmagazine L’Harmattan Sénégal

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