Ces joueurs aussi juvéniles que doués appartiennent à la génération Z, autrement dit celle des personnes nées entre 1997 et 2010, à une époque où « le numérique était déjà bien installé dans la société ». Le développement des nouvelles technologies pourrait-il avoir influé sur leurs performances footballistiques ?

On sait que ces jeunes consomment d’importants volumes de contenus numériques. Or, le développement de l’offre vidéo en ligne permet aux passionnés de football d’accéder à une quantité sans précédent de contenus techniques. En outre, dans les centres d’entraînement, la vidéo fait désormais partie des outils utilisés par les formateurs. Au point qu’en mai 2021, le journaliste de L’Équipe, Pierre Prugneau s’interrogeait : « Faut-il regarder du foot pour être bon footballeur ? ».

Peut-on vraiment imaginer qu’il existe un lien entre cette révolution numérique et les performances footballistiques de cette génération ? Pour examiner la crédibilité de cette hypothèse, penchons-nous sur la façon dont fonctionnent des neurones particuliers : les neurones miroirs.

La vidéo, un outil pour les entraîneurs

En moyenne, la génération Z passe plus de 4,7 heures par jour devant l’écran. Or s’agissant de football, elle a accès à une offre importante, avec des matchs de tous niveaux, mais aussi du contenu tels qu’entraînements, gestes techniques, freestyle, etc. En outre, les jeux vidéo de football à succès comme Pro Evolution Soccer ou FIFA, vendus à des millions d’exemplaires, sont de plus en plus réalistes, tant par leurs graphismes qu’en termes de tactique.

In fine, les passionnés de foot disposent donc de nombreux outils pour observer actions, situations tactiques et gestes techniques. Cela a-t-il un impact sur les capacités des joueurs ? Les entraîneurs semblent le penser : les séances de vidéos sont de plus en plus utilisées dans les programmes d’entraînement, en vue d’améliorer les performances individuelles et collectives des footballeurs. Elles font aujourd’hui partie du quotidien du footballeur professionnel et de l’aspirant footballeur.

Les jeunes footballeurs ont davantage de moyens d’observer des situations de jeu que n’en avaient leurs aînés. Author provided

Régis le Bris, ancien joueur du Stade lavallois, responsable du centre de formation de Lorient et par ailleurs titulaire d’un doctorat en sciences et techniques des activités physiques, propose ainsi quatre à cinq séances de vidéos hebdomadaires aux jeunes footballeurs. Selon lui, « le mimétisme est une méthode d’apprentissage qui a fait avancer beaucoup de joueurs. »

Peut-on vraiment apprendre en regardant ? Que se passe-t-il au niveau cérébral lors de l’observation d’une action, d’un mouvement ?

Sous le jeu des neurones miroirs ?

La pratique du football requiert plusieurs qualités liées aux habiletés motrices, sollicitant notamment la composante technique (maîtrise des contacts du ballon avec son pied, dribble…), la composante athlétique (endurance, vitesse, force…), la composante mentale et psychologique. De plus, à partir d’une perception (observation de scène), le joueur de football doit rapidement prendre une décision pertinente (habileté stratégique), dans des situations variées et fluctuantes, puis élaborer une réponse motrice et la réaliser correctement (habileté technique).

Comme tout athlète de haut niveau, le footballeur doit, dès l’amorce de mouvement de son adversaire, en anticiper l’intention et les conséquences, pour planifier sa propre réponse motrice. En d’autres termes, il doit « comprendre » rapidement l’action de son adversaire pour anticiper et être performant.

Lorsqu’une personne observe le geste d’un tiers, des neurones associés à l’exécution de ce même geste sont activés dans son cerveau, bien qu’elle ne l’effectue pas. Une des composantes cérébrales impliquées dans ce phénomène est désignée par le terme de « neurones miroir ». Ces neurones ont d’abord été découverts chez le singe au milieu des années 1990. Des chercheurs qui étudiaient l’activité neuronale chez cet animal via des microélectrodes ont découvert que certains neurones de leur cortex prémoteur s’activaient non seulement lorsque les singes faisaient des mouvements de la main et de la bouche, mais aussi lorsqu’ils observaient leurs congénères faire ces mêmes mouvements.

Les neurones miroirs ont en effet pour propriété de s’activer à la fois lorsque le sujet effectue une action dirigée vers un but, et quand il observe cette même action sans l’exécuter. Le caractère invasif de l’exploration des caractéristiques physiologiques des « neurones miroirs » (implantations de microélectrodes) rend bien évidemment difficile l’étude de ces derniers chez l’être humain ; cependant, certaines données en imagerie cérébrale (IRMf) suggèrent leur existence.

Ces neurones seraient impliqués dans l’exécution, la reconnaissance de l’action ainsi que dans sa compréhension. Le système miroir serait activement impliqué dans des tâches d’imitation. Il constituerait l’un des substrats de l’apprentissage moteur.

Et au-delà des neurones miroirs ?

Plus largement, l’observation d’une action entraîne, outre l’activation des neurones miroirs, des activations d’autres types de neurones, appartenant à un réseau appelé « réseau de l’observation de l’action » (« action-observation network »). De nombreuses études ont validé l’existence d’une activation de ce réseau et aussi du cortex moteur lors de l’observation du mouvement. Leurs résultats permettent d’affirmer que le fait d’observer quelqu’un en train de réaliser une action se traduit par une activation « automatique » des réseaux moteurs cérébraux sous-tendant la réalisation de cette action chez l’observateur, même en cas de lésion cérébrale, comme pour la paralysie cérébrale.


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L’ensemble des neurones activés par l’observation de l’action sont appelés parfois neurones visuomoteurs (les neurones miroirs sont une catégorie particulière de ce type de neurones). Il existe une autre catégorie de neurones, situés au niveau du sillon temporal supérieur du cerveau, qui participent aussi à ce lien visuomoteur en s’activant lors de l’observation de postures corporelles, de mouvements uniquement biologiques, et non lors de mouvement mécanique (mouvement d’une voiture par exemple). Ces neurones ne s’activent que lors de l’observation du mouvement biologique et non pas pendant l’exécution de ce dernier. Ils sont appelés « les neurones de détection du mouvement biologique ».

Ces propriétés visuomotrices, lors de l’observation d’action, permettraient de soutenir les phénomènes de « résonnance motrice » en permettant de prédire les conséquences de l’action observée (« motor prediction ») mais aussi de comprendre cette action (« motor understanding »). L’efficience de ces phénomènes visuomoteurs semble importante dans la performance des athlètes de haut niveau

Que se passe-t-il pendant l’observation d’une action ?

Des travaux d’imagerie ont montré que la réponse de notre cerveau à l’observation d’une action dépend directement de notre aptitude à réaliser celle-ci. Plus on la connaît, mieux on sait l’exécuter, et plus les réseaux cérébraux impliqués dans l’observation (action-observation network et les neurones miroirs) sont activés – alors qu’ils le sont peu si l’action est inconnue. De même, plus nous sommes experts de l’action observée (autrement dit, plus cette action appartient à notre répertoire moteur) et plus nous comprenons celle-ci lorsque nous la regardons. Nous pouvons donc anticiper d’autant plus facilement et rapidement la réponse à apporter.

Par ailleurs, les activations des neurones visuomoteurs sont différentes en fonction de l’intention de l’observateur. Le niveau d’activation du réseau lié à l’observation du mouvement est en effet dépendant de l’intention de l’observateur face à cette action observée (imitation, reconnaissance ou suppression). Si nous observons une action dans le but de l’imiter, nos neurones seront plus activés lors de cette observation que si nous l’observons celle-ci « passivement », sans but.

Pour imaginer que le visionnage de scènes de football dans le cadre « d’entraînements vidéo » puisse influer sur la performance, il faut non seulement que les joueurs soient déjà assez experts dans les différents paramètres du football visionnés, mais aussi que ce visionnage soit « actif », c’est-à-dire avec l’intention de reproduire le geste technique, la scène visualisée, dans l’ambition de s’améliorer. Ce qui fait dire à Régis Le Bris que « le mimétisme est une méthode d’apprentissage qui a fait avancer beaucoup de joueurs. Mais il faut qu’ils posent les bons critères d’analyse ». En effet, un visionnage « passif » n’entraîne pas d’apprentissage moteur.

L’observation répétée pour favoriser la plasticité cérébrale ?

Au cours des apprentissages, la structure du cerveau se modifie, en donnant plus de poids à certaines connexions entre neurones qu’à d’autres : c’est ce qu’on appelle la plasticité cérébrale. Celle-ci est façonnée en fonction des expériences vécues et de différents stimuli externes, comme la pratique répétée du geste. Plus un réseau cérébral est sollicité, plus il est plastique, et plus il est performant (c’est le principe de l’apprentissage moteur notamment).

Il apparaît que l’observation répétée d’un geste simple, d’un mouvement, influence positivement la plasticité, et la rend  plus efficiente.

Cette propriété, liée à l’influence de l’observation du mouvement sur la plasticité cérébrale, est aujourd’hui exploitée dans le champ de la rééducation neurologique de l’hémiplégie faisant suite à un accident vasculaire cérébral. Outre des techniques classiques de rééducation motrices (mobilisations actives, passives…), certaines équipes proposent des thérapies par le miroir ou de l’observation d’actions via des vidéos.

Et chez le footballeur ?

L’observation d’un tir ou de passes au football n’échappe pas aux règles énoncées précédemment, et lorsqu’une personne regarde un footballeur réaliser une passe ou un tir, son réseau neuronal d’observation de l’action (« action-observation network ») et son système visuomoteur sont donc activés. Cette activation cérébrale dépend ici aussi du niveau d’expertise « footballistique » de l’observateur.

Sachant que le niveau d’activation des neurones visuomoteurs dépend à la fois de l’expertise et des intentions de l’observateur, on peut supposer que si des joueurs de football ont déjà une certaine expérience, et s’ils observent une action, un geste technique, à l’aide d’une vidéo avec l’intention de les reproduire, ils ont des chances d’améliorer leurs performances via un « entraînement » de leurs réseaux cérébraux visuomoteurs.

Un footballeur expert « comprend » mieux une action de football observée sur un écran qu’un footballeur novice. De ce fait, il anticipe mieux la réponse à donner. Autrement dit, l’observation passive d’une action, sans réelle expertise, est probablement peu efficace pour favoriser la plasticité cérébrale ; elle risque donc d’avoir peu d’effet sur l’amélioration des performances. En définitive, inutile d’espérer devenir le prochain Kylian Mbappé en vous contentant de regarder l’Euro sur votre écran !

Auteur

  1. Professeur de médecine en Médecine Physique et Réadaptation, Université d’Angers

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