Nous vivons cette semaine l’an 13 des folles journées de janvier/février 2007, qui ont vu l’ensemble du pays s’embraser pour contester le pouvoir en place. Une contestation menée au début par les syndicats, mais par la suite les partis politiques ont pris le relais. Une démarche qui a fortement ébranlé les certitudes des pouvoirs publics. Au moment où les syndicalistes pensaient tenir le bon bout de la situation, en bon stratège, le général Lansana Conté reprit les choses en main. Retour sur une page tragique de notre pays …

En raison des ennuis de santé du Général Lansana Conté, la gouvernance du pays en a pris un sérieux coup. C’est dans ce contexte, que l’année 2006 commence par une mesure gouvernementale, qui va être le déclencheur d’une crise sociale aux conséquences imprévisibles.

En effet, dans la nuit du vendredi 17 février 2006, le gouvernement procède au réajustement des prix à la pompe, à un moment où la vie des ménages s’est fortement détériorée. Une mesure qui intervient sur fond de menaces de l’Inter centrale CNTG-USTG, de rompre la trêve sociale conclue avec le gouvernement en 2005.

En droite ligne de cette menace, les syndicalistes établissent le constat suivant en février 2006 : ‘’ les travailleuses et travailleurs de Guinée traversent une période extrêmement pénible dont les causes ne sont imputables qu’à l’Etat Guinéen. En effet, la mauvaise gouvernance a entraîné les conséquences suivantes :

– 55% du budget 2006 consacrés au remboursement de la dette, qui n’a apporté aucune amélioration aux conditions de vie des travailleurs ;

– La hausse incontrôlée du prix des denrées de première nécessité (exemple : un sac de moins de 50 kg avec 25% de brisures varie de 105.000 GNF de Conakry à 150.000 GNF à l’intérieur du pays pour un salaire moyen de 150.000 GNF)

– Le manque d’accès aux services de base (santé, eau, électricité, téléphone)

– La carence du système éducatif dans nos écoles

– Les hausses successives du prix du carburant à la pompe par le gouvernement ne se justifient que par la soif de renflouer ses caisses de recette sur le dos des pauvres populations’’

Ce sévère constat consigné dans une déclaration intitulé ‘’ SOS pour les travailleuses et travailleurs de Guinée’’ se termine par un appel pressant au respect scrupuleux du mot d’ordre de grève lancé le 21 février 2006.

L’épisode Alpha Ibrahima Keira versus Mamadou Cellou Diallo

Suite à l’avis de grève générale lancé par l’Inter centrale CNTG-USTG, Alpha Ibrahima Keira, ministre de l’Emploi et de la Fonction Publique a signé le 21 février 2006, une lettre circulaire ayant pour objet l’obligation de fonctionnement des services publics nonobstant l’exercice du droit de grève.

En substance, il écrit :’’ …il m’a été donné de constater avec regret que certaines organisations syndicales se livrent depuis un certain temps à la distribution de tracts invitant les fonctionnaires à une grève s’estimant être les représentants ‘’ légitimes’’ des travailleurs et ce, contrairement aux règles et procédures d’exercice du droit de grève et droits syndicaux’’.

Dans cette note circulaire, on notera un avertissement du ministre à l’adresse des travailleurs, qui suivraient le mot d’ordre de grève. Un avertissement exprimé en ces termes ‘’ … Tout fonctionnaire gréviste, qui ne justifierait pas les liens juridiques entre lui et ces centrales syndicales par la présentation de sa carte d’adhérent et du reçu de paiement de sa cotisation syndicale conformément à l’esprit dudit préavis de grève, s’exposera à des sanctions disciplinaires et administratives allant de la suspension de salaire, à la rétrogradation ou au licenciement pure et simple des effectifs de la fonction publique’’.

La réaction des syndicalistes ne s’est pas fait attendre. Dans le flash Info N°5 du 22 février 2006, on peut y lire : ‘’ A notre grande surprise, le Ministre de la Fonction Publique et de l’Emploi au mépris de la loi Fondamentale Guinéenne , du code du travail et des conventions de l’OIT ratifiés par notre pays menace de sanctions disciplinaires et administratives allant de la suspension au licenciement pure et simple des travailleuses et travailleurs …’’

Trois jours après, le 24 février, les syndicalistes durcissent le ton en exigeant deux préalables à toute négociation avec le gouvernement :

– La publication par le Gouvernement, d’une lettre circulaire annulant celle du Ministre de l’Emploi et de la Fonction Publique du 21 février 2006

– Le départ d’Alfa Ibrahima Keira du poste de Ministre de l’Emploi et de la Fonction Publique et de ses cadres de la table de négociation.

Pour calmer le jeu, le Gouvernement par l’entremise du Premier ministre de l’époque, Cellou Dalein Diallo, publie le 24 février 2006, une lettre circulaire annulant la lettre circulaire du Ministre Alfa Ibrahima Keira.

En dépit de cette mesure, les négociations entre le Gouvernement et les syndicalistes achoppent… Ce qui naturellement conduit le 27 février 2006 au déclenchement de la grève générale projetée. Au bout de cinq jours de grève, meublés par des négociations très ardues, un protocole d’accord est signé le 3 mars 2006. Un protocole qui fera long feu, puisqu’au mois de juin une autre revendication obligera les partenaires sociaux et le gouvernement à signer un procès-verbal.

L’inéluctable clash

De tergiversations en tergiversations, la situation sociale se dégrade dangereusement et aboutit inéluctablement à la grève générale et illimitée déclenchée le 10 janvier 2007. Cette grève a provoqué un mouvement populaire remettant en cause le pouvoir du Général Lansana Conté.

Cette grève et d’autres manifestations largement suivies à Conakry et à l’intérieur du pays ont donné lieu à des marches de protestation pacifiques fortement réprimées par les forces de défense et de sécurité. Les victimes de cette brutale répression se chiffrent à des centaines de morts et de milliers de blessés.

Dans son ouvrage « Où va la Guinée ? », publié aux éditions l’Harmattan, Mamadi Camara, actuel ministre de l’Economie et des Finances consacre tout un chapitre à ce douloureux pan de notre histoire récente. Avec le recul, l’auteur tire les enseignements de cette grève en ces termes : « Alors qu’elle était en position de force, la Centrale syndicale a, au milieu du gué, renoncé à aller jusqu’au bout de sa revendication principale, à savoir le départ du Général Conté du pouvoir. Pourtant, le cri des enfants tués réclamait le changement de pouvoir. Les syndicalistes qui étaient leur porte-parole ont inexorablement changé leur position, en demandant la nomination d’un Premier Ministre de consensus. Cette première concession a permis au pouvoir en place de reconstituer ses forces et d’aborder la suite des événements avec plus d’assurance et de possibilités de manœuvre. »

Les faits donnent parfaitement raison à l’auteur. Engluées dans une guerre de leadership, qui ne dit pas son nom, les centrales syndicales ont pour ainsi dire, démissionné. Elles ne jouent plus leur rôle de contre-pouvoir pour défendre les travailleurs du pays.

La lueur d’espoir, qui commençait à scintiller en 2007, s’est progressivement éteinte, passant ainsi par pertes et profits les nombreuses victimes de la grève générale de cette période.

Le 22 janvier est devenu par la force des choses une date anonyme dans la mémoire collective. A qui la faute ?

 

Salématou Soumah pour JMI

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