BEMBEYA JAZZ NATIONAL Justin MOREL Junior et Souleymane KEITA BEMBEYA JAZZ NATIONAL Cinquante ans après, la légende continue…

Préface d’André Lewin 

A Beyla, ville où coule la rivière Bembeya et qui est située en bordure de la magnifique zone montagneuse de Guinée forestière, non loin de la frontière avec la Côte-d’Ivoire, il existe une tradition, sinon une légende : il faut grimper sur une grosse roche fichée en pleine terre dans la localité et jurer solennellement que l’on fera tout pour parvenir à quelque chose de positif dans la vie ; faute de respecter cette pratique, on n’arrivera jamais à rien dans son existence.

Originaires de Beyla, où coule la rivière Bembeya, les musiciens du futur orchestre Bembeya Jazz, dont Justin Morel Jr et Souleymane Keïta, racontent avec talent et précision la prestigieuse histoire et ont certainement dû dans leur jeunesse grimper sur cette pierre et faire cette promesse, tant leurs succès à travers plus d’un demisiècle sont éclatants.

J’ai eu la chance d’entendre souvent le Bembeya Jazz au cours des années où j’ai été ambassadeur de France en Guinée. C’était le plus souvent sur la scène du Palais du Peuple de Conakry, où se déroulaient des soirées artistiques données à l’occasion de commémorations officielles, de visites d’éminentes personnalités ou d’importantes délégations étrangères.

A l’époque du président Ahmed Sékou Touré, ces manifestations étaient fort nombreuses, il y en avait plusieurs par mois et même parfois plusieurs par semaine (ainsi, il y en a eu deux de suite lors de la visite officielle du président Valéry Giscard d’Estaing en décembre 1978). Le public était composé, outre les invités étrangers, d’une foule enthousiaste de plusieurs centaines de militantes et de militants, tous de blanc vêtus, du PDG (Parti Démocratique de Guinée), parti unique dirigé par le leader guinéen. Celui-ci, également en grand boubou blanc, était assis au premier rang et expliquait aux hôtes de marque assis à ses côtés ce que signifiait ce qui se passait sur scène ; le spectacle commençait à leur arrivée ; Sékou Touré ne quittait jamais la salle avant la fin du spectacle et allait ensuite souvent bavarder amicalement avec les artistes (certains affirment même qu’il avait joué dans sa jeunesse de l’accordéon et de la guitare). Si les invités étaient en retard, un orchestre faisait patienter la salle et c’était souvent le Bembeya Jazz, l’un des ensembles musicaux les plus populaires.

La radio (démarrée en 1961) et la télévision (lancée en 1977) nationales retransmettaient régulièrement ces soirées, qui étaient également enregistrées et dont – fort heureusement – les disques sont encore disponibles, également sous des sigles guinéens (comme Syliphone, qui édita entre 1967 et 1984 quelque 159 disques différents, dont bien des notices descriptives étaient dues à la plume de Justin Morel Junior).

Le nom de ces médias était « La Voix de la Révolution » et le talentueux journaliste Justin Morel Jr était souvent le commentateur avisé de ces soirées. Il était donc tout particulièrement qualifié pour retracer l’itinéraire du Bembeya Jazz National. Bien entendu, sous la Première République qui dura de l’indépendance de la Guinée en 1958 jusqu’au décès de Sékou Touré en 1984, la Guinée était très largement dominée par l’idéologie révolutionnaire et les slogans à la gloire du régime et de ses institutions nationalistes, panafricanistes et progressistes, en particulier après la proclamation en 1968 de la Révolution culturelle socialiste.

Mais il faut reconnaître que si nombre des initiatives, mesures ou pratiques de cette ère sont aujourd’hui contestées, critiquées, voire condamnées, en particulier en ce qui concerne la bonne gouvernance et les droits de l’homme (et ceci quelles que soient les justifications ou les explications avancées), la scène culturelle et artistique a bénéficié d’une faveur exceptionnelle et la réputation alors acquise s’est perpétuée, sous réserve évidemment d’un renouvellement des équipes, d’un rajeunissement des protagonistes et d’une « désidéologisation » des thèmes.

Dès cette époque, au-delà même de la Guinée, les troupes guinéennes ont tourné avec succès à l’étranger et pas seulement dans les pays alors dits socialistes. Par exemple aux États-Unis, en particulier à Broadway, où les Ballets africains fondés par Keita Fodéba à Paris en 1949 se sont produits à maintes reprises sous l’égide de Harry Belafonte (qui réalisa dès 1957 le film Africa Dance et contribua, quelques années plus tard, à la création d’une autre troupe guinéenne, le ballet Djoliba).

La popularité de Sékou Touré déborde les frontières, puisque la chanteuse sud-africaine Miriam Makeba (longtemps exilée à Conakry) chante dans son air Djiguinira (« Notre espoir » ) les louanges de son hôte qui lui a offert la nationalité guinéenne ainsi qu’un passeport diplomatique (elle a même prononcé en 1975 à l’Assemblée générale de l’ONU à New York le traditionnel discours annuel au nom de la Guinée), ou que le grand chanteur malien albinos Salif Keita compose en 1977, l’un de ses plus grands succès, Mandjou, à la gloire du leader guinéen.

La Guinée est un terroir où existe une longue histoire de musique, d’instruments, de rythmes, de sonorités, de chants et de danses, avec des traditions et des influences d’une grande richesse, pratiquées et maintenues par des filiations illustres de griots. Plusieurs groupes musicaux existaient avant l’indépendance et animaient les soirées dansantes d’établissements de la capitale guinéenne ou des principales villes du pays, tels l’orchestre du Gant blanc à Kankan, la Joviale Symphonie et La Parisette, qui se partageaient les « bals-poussière » des marchés de Conakry, alors que plus tard Balla et ses Balladins ou Kelitigui et ses Tambourinis se produiront à la Paillote, à la Minière ou à l’hôtel de France.

Peu après l’indépendance, Sékou Touré voulut proscrire les musiques et les mélodies occidentales, pour favoriser l’avènement d’un art essentiellement africain. Afin de promouvoir ces groupes, les fins de mois étaient assurées, les instruments payés par le budget de l’État et il y avait une Cité des artistes pour loger – confortablement – les artistes du Peuple.

Les initiatives et les talents sont encouragés par de régulières compétitions artistiques régionales et les lauréats se retrouvent confrontés annuellement sur la scène du Palais du Peuple, toujours en présence du chef de l’État. Très nombreux sont alors les groupes qui se produisent lors des soirées artistiques ; à l’apogée de cette période, la Guinée ne comptait pas moins de 64 orchestres nationaux, fédéraux ou d’arrondissement, dont les membres étaient presque tous fonctionnaires.

Parmi eux, les orchestres de Kindia (Dirou Band), le Kébendo Jazz de Guéckédou, le Niandan Jazz de Kissidougou (qui enregistra même un air de circonstance : Sékou à l’ONU), le choeur féminin de Dinguiraye, 22 Band-Kankan, Horoya-band et l’Ensemble folklorique de Kankan, le Palm Jazz de Macenta, les ensembles de Faranah, de Labé ou de Conakry II, le Bafing Jazz de Mamou, les frères Diabaté, le Kaloum Star, Camayenne Sofa, le Super Boiro Band, le Nimba de Nzérékoré, la Troupe universitaire de Conakry, l’Ensemble instrumental de la Radiodiffusion nationale, l’Orchestre de la Garde républicaine, les Amazones (remarquable et dynamique orchestre féminin de la Gendarmerie nationale, créé en 1961 par Keita Fodéba, rebaptisé « Amazones de Guinée » en 1977, et qui vient de se reconstituer après une éclipse de près d’un quart de siècle)…

Les troupes de ballet sont également nombreuses, en dehors des Ballets africains et des Ballets Djoliba ; leurs chorégraphies et leurs mises en scène sont parfois combinées avec des indications fournies par des spécialistes étrangers (par exemple nord-coréens). Quant aux titres des morceaux, ils sont souvent traditionnels (Soundiata, Mooba, Malissadio, La Forêt sacrée) mais très fréquemment aussi inspirés de l’actualité et de l’idéologie postindépendance (et parfois sur des textes de Sékou Touré lui-même, comme ses Poèmes Militants) : Peuples révolutionnaires, Tombeau de l’impérialisme, Le pouvoir du PDG, Combattants de la Liberté, Trafiquant, Bandoung, Armée guinéenne, Milice Populaire, Responsable Suprême, La Guinée Moussolou, Malcolm X, Choeur Afrique, La complainte de la femme africaine, Le Show Littéraire.

Mais l’un des souvenirs les plus vifs que je conserve de cette période, c’est justement au Bembeya Jazz National que je le dois, pour l’avoir entendu souvent présenter au Palais du Peuple ; il s’agit de Regard sur le Passé, l’un des titres fétiches du Bembeya, concert de près de 40 minutes ininterrompues, entièrement consacré à l’histoire de l’Almamy Samory Touré, héros de la lutte contre le colonisateur français à la fin du XIXe siècle, qui mourut exilé au Gabon en 1900 après avoir été arrêté par les troupes françaises le 28 septembre 1898 ; cette date historique du 28 septembre, qui fut également celle du référendum de 1958, engendra le slogan « Sékou Touré, l’homme que la Guinée attendait depuis 60 ans », ainsi qu’une formule attribuée à Samory : « Quand l’homme refuse, il dit : non. », rappelant ainsi le « non » du peuple guinéen lors de ce référendum. La parenté affirmée de Sékou Touré avec l’Almamy (encore que contestée par certains) entraînait à la fin de chaque concert un jeu de scène vivement applaudi par le public : l’un des chanteurs s’avançait sur le devant de la scène, s’agenouillait en face du président assis au premier rang et le désignait de la main en lançant le nom de Samory.

Lors d’un de mes derniers voyages en Guinée, en 2008, j’ai eu l’occasion de rencontrer l’un des derniers survivants du Bembeya d’origine, avec lequel j’ai échangé avec un plaisir teinté de nostalgie les souvenirs de cette époque. Plus généralement, on trouvera une foule de merveilles dans les riches archives musicales africaines de Leo Sarkisian, qui sont regroupées à Washington dans une médiathèque dédiée aux musiques africaines, où figurent plus de 10.000 enregistrements (on trouvera le site en cherchant « African Music Treasures »). Dessinateur, ingénieur du son, musicien et musicologue américain d’origine arménienne, Sarkisian séjourna longuement en Afrique de l’Ouest (notamment en Guinée de 1959 à 1963), en enregistrant pour son label Tempo, puis pour la radio américaine Voice of America de Monrovia, où il créa une émission consacrée aux musiques africaines. Il gagna la confiance de Sékou Touré, qui mit même son avion personnel à sa disposition. Il enregistra des centaines d’heures de musique dans tout le pays – on lui doit notamment en 1962 le premier disque du Bembeya Jazz National.

Je remercie Justin Morel Junior et Souleymane Keïta de m’avoir permis, en me demandant cette préface, de jeter moi aussi un « regard sur le passé ».

 

André Lewin Ancien ambassadeur de France en Guinée (1975-1979) Président-fondateur de l’Association d’amitié France-Guinée (1979) Citoyen d’honneur de Conakry Membre de la Société des historiens de Guinée

André Lewin est mort le 18 octobre 2012 à Paris.

© L’Harmattan, 2011 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-55398-9 EAN : 9782296553989

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